Toujours vivant

Récit d’une journée qui ne s’est pas passée tout à fait comme prévue.

Salut la team. C’était pas trop un billet que je pensais taper un jour ! J’avais plutôt envisagé un point sur mes aventures à vélo et mes actualités luttes de boite. Mais c’est ça la vie, plein d’imprévus. Cette désormais fameuse journée du 23 mai 2026 avait pourtant bien commencée. Nous étions une soixantaine à nous élancer sur une randonnée vélo sur route organisée par BeCycle Ouest de 410 km avec 5000 m de D+ annoncés… Mais Vincent le géo étant coquin, c’était plutôt 5700 !

Je m’y suis longuement préparé à cet évènement, partant de galérien au bout de 50 bornes en janvier, à une sortie de 250 km sur une journée pour aller chez des copaines début mai. J’ai beau faire du vélo quotidiennement depuis plusieurs années, c’était surtout dans un usage utilitaire, ce qui est loin des besoins pour de l’endurance longue distance. J’en étais à 3500 km de vélo en 4 mois 1/2, avec ce qu’il faut de dénivelé… Tout était au vert ! Nous voilà donc partis pour une 1ère journée de 220 km et 3500 de D+. Je roulais avec deux poteaux, Jérémie et Florent, avec qui on avait prévu un gîte pour la nuit, histoire de récupérer dans de bonnes conditions avant d’attaquer la J2.

Nous avons donc joyeusement donné les premiers coups de pédales à 8h, tout le monde plein de bonne humeur après un petit déj café et la traditionnelle photo de groupe. On se cale avec un autre groupe de 3, ça roule bien et dans la bonne ambiance. Le début de journée ressemblait pour moi à un retour aux sources, puisque la trace passait à 5km de là où j’ai grandi. Petit coucou des parents, arrêt boulangerie, et c’est repartie direction Carhaix. Le soleil commence déjà à bien chauffer, on est sur la première vague de chaleur de 2026. C’est plaisant de rouler dans les coins de son enfance, surtout que comme toujours avec notre maître des traces, nous ne roulons que par les routes secondaires voire tertiaires, avec peu de circulation. Kilomètre 70, on arrive au checkpoint numéro 1, la CUMA du Minez Du. On y découvre leurs produits artisanaux tournés vers le fromage et le pâté, étalés sur de longues tables. Ça requinque ! On prend notre temps, et on repart à 3 jusqu’à la pause déjeuner, qu’on fera dans une boulangerie (comme de nombreux autres collègues de route).

Le ventre plein, on se dirige doucement mais sûrement vers les vraies difficultés de la journée, à savoir la traversée des Monts d’Arrée. On enchaîne les bosses, jusqu’à la cerise sur le gâteau. La montée par le col de Trédudon (à 357 mètres quand même) n’est pas un cadeau, elle est à 4% sur 3km. Et faut prendre en compte la raréfaction de l’air à une telle altitude (c’est une blague). Mais ça vaut le coup : arrivé en haut, vu dégagée sur des kilomètres à la ronde, c’est magnifique ! J’y étais allé en voiture, mais là, c’est une sensation bien plus incroyable. D’autant plus que j’étais très en forme dans cette dernière montée avant cette étape emblématique du tracé, que du plaisir ! On amorce tranquillement la descente après avoir kiffé la vue quelques minutes, et on arrive au CP2 avec joie pour profiter des petits plaisirs prévus et servis par l’organisation. On traine un peu, mes petits camarades ont besoin de récupérer. La fatigue commence à nous atteindre mine de rien, surtout avec la chaleur qui tape toujours. Nouveau départ, un peu dans la douleur, mais c’est si beau…

Direction Châteaulin pour passer les 200 kilomètres, et la dernière grosse difficulté de la journée, peut-être même la pire du weekend. Je n’aurai pas l’occasion de vérifier. Kilomètre 170, le fun s’arrête brutalement. Alors que nous étions à fond la caisse en kiffant les sensations procurées par la descente des Monts d’Arrée, une personne vient de me couper la route au volant de son SUV. Route de campagne, aucune place à gauche ou à droite du véhicule, je le percute pleine balle entre sa portière et son aile droite. L’impact (mesuré entre 45 et 47 km/h d’après la fin d’enregistrement de mon compteur, sachant que j’étais à 63 km/h 100 mètres avant…) est le dernier souvenir avant de reprendre conscience quelques secondes plus tard, à terre et avec mon corps qui m’électrise de douleur. J’ai mon poignet brisé sous mon torse, ça me fait un mal de chien. Décision inconsciente et merdique, je me retourne. J’ai moins mal. Je réalise après que c’était quand même con, je m’en sors bien de ne rien avoir aggravé. J’ai énormément de mal à respirer, mais je suis pleinement conscient, et ça s’améliore peu à peu, notamment grâce à Flo qui est près de moi et me lâche pas pendant que Jérém gère les coups de fil. Il écoute mes conneries sans broncher, j’ai un humour encore plus nul dans pareil cas, mais c’est aussi thérapeutique. Je calme ma respiration, je contrôle, ça va mieux, je respire à 75%, ce qui me paraît très bien à ce moment-là. Les pompiers sont là, je commence à être pris en charge. Je secoue mes membres, sans forcer. Tout semble bouger, ouf. Des gens s’arrêtent pour proposer leur aide. Le soleil me brûle, mais quelqu’un qui traîne là sort un parasol de son coffre, c’était inattendu ! Voilà le SAMU, quelques minutes plus tard on m’embarque dans le camion, direction Brest. Un moment, on m’injecte un truc, et je plane. C’est déjà ça. Je continue à dire des conneries, ça me détend. Arrivé aux urgences un peu plus tard, prise en charge immédiate, on découpe ce qui me reste de vêtement (mon cuissard tout neuf snif), direction le scanner. On m’a dit « ça va vous faire une grosse sensation de chaud ». C’est un mensonge, j’ai mon corps qui BRULE de l’intérieur. 1 minute plus tard, c’est passé, j’ai pas envie de recommencer. On enchaine avec des radios, on me manipule, la plaque est froide. Clic-clic. Retour aux urgences, vient le truc que j’avais pas anticipé. Le doc me dit « on va vous poser une sonde urinaire, ça va être un peu douloureux ». L’étudiant infirmier, qui a été formidable les 3 h qu’il a été près de moi, me regarde droit dans les yeux : « vous avez le droit de hurler si vous avez besoin, me serrer la main, ce que vous voulez ». J’ai vite compris que le « un peu », c’était du chiqué. Oubliez l’accident, les os brisés, les dents fracturées, le choc, la chair à vif, les contusions, les abrasions, les hématomes… Tout ça, c’était du pipi de chat. Déjà l’injection de l’anesthésiant est douloureux, mais alors le passage de la sonde en elle-même, c’était le clou de la journée ! Plus jamais j’espère. J’ai gueulé, lâché une larme, et je prends conscience que je n’ai plus aucune autonomie. Je regarde le jeune, il est plein de sollicitude. Merci. S’en suivra les points de sutures : 7 points à l’arcade sourcilière, 4 au menton, plein au torse autour de la plaie qui n’a plus de peau. Pour la chair à vif, faudra du soin et de la patience (deux mois plus tard, la 1ère couche de peau n’est toujours pas finie). 3 h du matin, on me change de service. Du fait des fractures aux vertèbres et côtes, direction les soins intensifs de neurochirurgie. On m’installe, on me parle, mais j’ai le cerveau qui déconnecte. Somnifère, petit dodo.

On est le 24, j’arrête là pour le détail. En résumé, viendra le 25 l’opération du poignet et haut de la main, où se trouvait 6 fractures quand même. Le 27, on me déplace au service simple de neurochir, et le soir on m’installe pour la première fois dans le corset qui va m’accompagner quelque temps. Depuis les radios, je dois être maintenu sur un lit à maximum 30° et on me bouge en me gardant tout le corps droit. Y a un risque niveau colonne vertébrale, du fait d’une vertèbre particulièrement touchée : double fractures instables + tassement. Mon armure est là pour me maintenir droit. L’orthopédiste en a juste pour 5 minutes, je lui dis comme ça « j’en ai pour quoi, 2 ou 3 mois avec ça ? ». Il a pris la tête du type qui a une mauvaise nouvelle, répond 3, au moins. J’ai compris : le chemin va être long. L’adaptation est dure, surtout quand on ne dort pas sur le dos. Mais faut faire avec. 10 jours plus tard, le 5 juin, sortie de l’hôpital et retour chez les parents. 19 ans après avoir quitté le foyer. Une autre aventure, mais pas le choix. Le 20 juillet, les broches de ma main ont été enlevées, les fractures sont parfaitement réparées. Les vis par contre resteront en théorie à vie. J’en ai profité pour rentrer chez moi, en attendant la 1ère radio de contrôle depuis la fourniture du corset le 29 juillet. On croise les doigts pour une bonne nouvelle, ou au moins pas trop mauvaise…

Quoique donne cette radio, je m’en sors quand même pas mal de cette histoire. De la casse mais en théorie pas de séquelle à long terme, pas de douleur à gérer et donc pas de médocs, le Tour de France pendant ma convalescence, plein d’attentions… Cette épreuve m’aura aussi permis d’apprendre ou confirmer des choses sur moi. Je suis résilient, et capable de me mettre dans une sorte de stase en attendant les jours meilleurs. Ce qui est arrivé est arrivé, point. Je ne ressasse pas, je n’ai pas de colère (mais on reparlera peut-être un jour de la place de la voiture dans la société), j’attends patiemment le jour de ma libération, en suant à grosse goutte. Pas de trauma mental apparemment. Même pas crânien, mon casque m’a littéralement sauvé la vie ! Mettez votre casque les copaines, c’est important. Et ce drame ne me fera pas oublier la joie éprouvée sur le parcours de cette Homard Classik 1ère du nom. Un gros big up aux bénévoles et organisateurices, c’était un formidable moment que vous nous avez fait vivre. J’espère pouvoir participer un jour à vos évènements futurs, même si ce n’est pas pour tout de suite. Des cœurs sur mes deux acolytes Jérémie et Florent qui ont parfaitement géré la crise, en plus de terminer l’épreuve dans les temps le lendemain. Bravo ! Et sur Vincent qui a été d’un soutien précieux et sans faille, à se taper notamment toute la logistique de mon matos. J’ai hâte de revoir tout le monde. En attendant, je rêve de m’évader à vélo à nouveau, un jour. Portez vous bien, vous prenez pas de SUV.

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